Georges Trimouille (1907-1977)

sauveur de la chapelle saint Déodat

au lieu-dit du Petit Saint-Dié

Hommage au président des années 1970

 

 

 

 

Si la Société Philomatique Vosgienne possède le bail à perpétuité de la chapelle saint Déodat au lieu-dit du Petit Saint-Dié, elle le doit à l'obstination de son président Georges Trimouille. Inlassablement, pour ce petit édifice qui, au début des années 1970, menace de tomber définitivement en ruine, il intervient dans la détermination culturelle du lieu et réussit à rassembler suffisamment de fonds et de bonnes volontés pour entreprendre les travaux de sauvegarde. Au même moment, il restaure le petit monument en haut de la ruelle de la Corvée, la stèle dédiée à Hugo de Spitzemberg, riche seigneur injustement écharpé à la Révolution.

Georges Trimouille est d’abord un homme de la technique : ingénieur textile, fils d'industriel en fonderie, il s'est expatrié deux fois à la recherche d'un emploi : Le Havre de 1932 à 1934 puis Liepvre en 1950. Il a vécu avec sa famille la période troublée de la seconde guerre mondiale et les cruelles désillusions économiques de l'après-guerre. Devenu directeur d’entreprise, il s'est engagé dans de multiples tentatives de redressement d'usines textiles. Il a participé finalement de 1957 à 1971 à la direction des dernières belles années de la teinturerie Blech-et-Trimbach (1) . Sa patronne Marie-Rose Blech  devient présidente de notre société en 1962 et incite son directeur, discret membre philomate depuis 1938, à y prendre des responsabilités (2) . Elle finit par lui laisser l’essentiel des tâches exécutives. Lassée des mesquineries communales, réponses de personnalités vaniteuses et médiocres au franc-parler et à l’engagement patrimonial sans faille de l’association, elle l’invite à briguer sa succession en 1967. L’amoureux de la montagne vosgienne prend conscience de l’urgence de la défense patrimoniale. Il lutte souvent seul pour que notre Société, qui compte encore plus de collectionneurs soucieux de haut standing et de rituels de présence sélectifs, que de vrais chercheurs qui, parfois acariâtres, ne supportent pas toujours le thème d’investigation de leurs voisins, ne se désagrège point (3) . Mieux, il permet un essor remarqué de notre association : il coordonne discrètement  les orientations des commissions les plus actives, délègue la représentation extérieure et investit son temps libre de retraité pour réaliser de nouveaux projets communs. Patient observateur des autres cultures, voyageur épris d’archéologie sur d’autres continents en particulier l’Amérique, il a compris avec sa vive intelligence que l'enjeu culturel et la sauvegarde du patrimoine sont à long terme cruciaux pour que la population passe le cap des mutations technologiques et économiques en cette fin de siècle. C'est à l'échelle de la planète que les décisions vont s'opérer et son questionnement sur le sens de partage et d’ouverture véritablement démocratique qu'implique toute culture vivante commande son engagement moral. Sa mort subite le 8 novembre 1977, jour de réunion de comité, laisse la Société Philomatique Vosgienne orpheline dans un contexte critique.

 Le maintien de la qualité muséographique et les succès de l’archéologie amateur ont toujours attiré des personnalités exerçant des fonctions institutionnelles au cœur des sociétés savantes. Elles ont soutenu et parfois animé les équipes bénévoles. Au milieu des années 1970, la Bibliothèque municipale de Saint-Dié qui a bénéficié des legs séculaires et de l’implication de nos membres les plus actifs est à son apogée. Un Musée municipal est en construction : il impose une charge qui se révèle démesurée pour le budget de la petite ville, rapidement sinistrée par la crise économique, mais le projet astucieux, à moindre coût au départ, prévoit le rassemblement de l’héritage des musées philomates. Fort attractive est la tête d’une société savante, qui a contribué au fil des générations au développement assidu de l’une et aux créations successives des sections de l’autre. A la mort de Georges Trimouille, la porte du pouvoir est ouverte à un clergé de fonctionnaires culturels. Reproduisant leur strate hiérarchique, ils occupent les fonctions majeures dans la Société jusqu'au début des années 1990. La fonctionnarisation de maintes institutions culturelles, généralisée dès la fin des années soixante, est arrivée à son terme, laissant aux derniers membres philomates actifs un rôle de simples chercheurs amateurs, parfois autodidactes ou de spécialistes bénévoles qu’on consulte au besoin sans vergogne et nul ne se soucie d’en former d’autres. La société qui convoie souvent des subventions vers d’autres activités ou sert de caisse de financement temporaire pour d’autres associations culturelles en cours de création décline insensiblement en gardant un prestige de façade. La législation prônant la professionnalisation de l’archéologie dès 1985 cisaille une première faille en chassant les amateurs de leur terrain de fouilles, la perte de crédit des sociétés savantes, fruit d’une attitude agressive et haineuse vis à vis de l’initiative privée et bénévole, s’ensuit auprès des autorités culturelles régionales, enfin le rabaissement par les pouvoirs locaux qui vilipendent l’érudition inutile et les repères poussiéreux de vieux barbus collés à leurs livres, s’accroît au cours des années 1990. Cette avalanche a d’abord chamboulé la direction monopolisée, devenue vassale du pouvoir municipal par intérêt (4) . Privée de subventions conséquentes et sans soutien de l’autorité, il n’y a plus de maintien en perspective ni d’avenir à long terme.

Navire rendu en coque vide à ses membres et à quelques chercheurs au milieu des années 1990, la Société Philomatique Vosgienne n’a pas sombré car les dirigeants à l’esprit fonctionnarisé ont oublié l’adage des communautés montagnardes « il n’y a de richesse que d’Hommes dignes de foi, à l’œuvre en paix ». Préserver le cœur de l’organisation démantibulée, réunir les membres actifs dans un esprit de collégialité et rassembler les biens éparpillés, agir dans le respect des valeurs partagées par nos anciens en laissant à d’autres le rôle de fausse Cassandre ou d’éternels dirigeants d’une prestigieuse structure bis figée dans le temps, furent les premières tâches. Ainsi la vieille Société a pu lentement s’adapter, résister tout en précisant ses missions.  Elle n’a cessé de voguer en trouvant sa voie entre écueils économiques et déversoirs d’intérêts hostiles, reconnaissances lointaines et humiliations locales. Les cercles dirigeants de la France comprennent maintenant les nuisances à long terme de la politique culturelle et scientifique progressivement installée après 1984, en observant intelligemment sur les vingt années écoulées les forts développements de pays européens dont les investissements parfois moindres ne négligeaient pas le tissus associatif sain, c’est à dire formé d’entités indépendantes, appliquées à une mission et nullement gangrenées par l’intérêt d’un pouvoir subversif. Oscillant entre trois et quatre-cent membres tout en restant fortement ancrée sur Saint-Dié et son arrondissement, la Société Philomatique Vosgienne tend à se déployer ou à se faire connaître sur l'Alsace et la Lorraine et même au-delà.

Georges Trimouille, c'est aussi une tête et un physique remarquables, un homme élancé aux cheveux blonds et aux traits du visage fins reconnaissable entre mille, parcourant avec des petits pas vifs si caractéristiques les rues de sa Saint-Dié natale. Il a été bien avant d'avoir été un président pressenti et quasiment nommé par sa digne patronne, un infatigable animateur avec son épouse tout au long des années 1950 et 1960  d'un foyer ouvert à la culture et aux échanges les plus sérieux et les plus amicaux en la propre résidence familiale sise avenue Jacques Augustin.

Le jour de son décès était aussi le jour prévu d'une élection du bureau. Georges Trimouille était inquiet ce matin-là en feuilletant ses nombreux dossiers, il méditait sur les nécessaires enjeux de la politique culturelle municipale qui, suivant les conseils du vice-président bibliothécaire Albert Ronsin, avait - c'était de notoriété publique - trop lourdement investi dans le complexe bibliothèque-musée depuis les deux avant-derniers exercices. Tous ces changements avaient exaspéré de vieilles rivalités entre les bénévoles assidus et entreprenants et ceux qui désormais se devaient d'accroître leur influence de professionnel de la culture en justifiant la confiance de l'investisseur municipal ébranlé par la crise économique. Le président encore pour quelques heures en exercice doutait amusé : "les membres du comité vont-ils me reconduire à ma charge ?". Il n'a jamais assisté à sa réélection, emporté par un malaise foudroyant en début d'après-midi, quelques heures après cette simple confidence à son épouse.

Georges Trimouille serait fier d’observer ses philomates plus que jamais indépendants avec les présidents Damien Parmentier, Pierre Colin et Jean-Claude Fombaron. Ils ont reconstruit une gestion privée à participation collégiale rigoureuse et renforcé une solidarité associative, tout simplement en laissant libre emploi aux membres actifs des outils de communication modernes à fin de recherche et d’échange. Il est vrai que nous retrouvons les voies solitaires, les passes difficiles et aussi les solutions qu'a explorées et mises en œuvre avec application et volonté notre ancien président Georges Trimouille.

 

 

Hervé Antoine (2000, revu en 2007)

Références :

(1) RONSIN Albert, « Georges Trimouille ou la passion de l'histoire mis au service d'une ville », Bulletin SPV, Tome  LXXXI , 104°année, 1978 ; pp. 160-173. RETOUR& lt;/a>

(2) Présidente d'honneur de notre association, Mademoiselle Marie-Rose Blech est décédée à 97 ans le 26 janvier 1999. Avec sa sœur Madeleine, elle était l'héritière d'une lignée industrielle qui possédait la Teinturerie Blech-et-Trimbach sise en face de l'ancienne entrée des élèves du lycée Jules-Ferry (rue du troisième Bataillon de Chasseurs à Pied). Cette ancienne élève de l'école du Louvre fut notre présidente du 23 octobre 1962 au 6 décembre 1967. Elle passa le flambeau à son actif bras-droit Georges Trimouille qui était aussi le directeur de son entreprise textile. Amie des Beaux-Arts et de la Musique, cette petite femme, née en 1902, élevée dans la foi réformée succéda à Henri Grandblaise attristé après le décès de son épouse. Un renouvellement complet du bureau concluait alors la période des grands philomates collectionneurs (Henri Grandblaise) ou historiens documentalistes (Georges Baumont). La nouvelle équipe masculine présidée par une dame philomate rigoureuse et respectueuse du protocole ouvrit la recherche vers d'autres disciplines et s'engagea dans des actions patrimoniales parmi lesquelles l'archéologie (Housseras, La Bure...), la protection des sites inventoriés, la sauvegarde des monuments... Notre présidente éprise d'art pictural et de dessins s'intéressait aux miniatures de Jacques Augustin, aux dessins de Gustave Guétant. Pendant son mandat, elle s'était engagée avec vigueur pour la restauration conforme de l'escalier de la cathédrale. Référence : notice nécrologique de la Lettre du Bulletin 19 (Hiver 1998-1999)  RETOUR& lt;/a>

(3) L'investigation de nombreux domaines spécialisés sans lien de cohérence entre eux peut entraîner une animosité entre groupes de chercheurs, les relations entre généalogistes et archéologues, historiens et ethnolinguistes, biologistes et diaristes littéraires, folkloristes et géologues ne sont pas a priori conviviales. Henry Bardy, le président fondateur tenait d’une manière catégorique au rassemblement des membres autour de l’élaboration du bulletin, ouvrage au contenu accessible et à l’organisation fréquente d’activités communes. Il allait jusqu’à proscrire toute commission ou groupe de travail sur un thème spécialisé. La Société connaît déjà un éparpillement interne dans les années 1980 quand, successeur de Georges Trimouille, le conservateur et bibliothécaire Albert Ronsin multiplie une nébuleuse extérieure d'associations culturelles en relation avec les institutions (SABM ...). En voulant densifier l'espace culturel affaibli, il rend caduque l'œuvre unificatrice de Georges Trimouille et ne peut que constater le déclin de la société en dépit de subventions éphémères qu'en gestionnaire avisé il sait habilement glaner. RETOUR& lt;/a>

(4) Le contexte n'est pas le même que celui des années 1925-1930 après le désarroi culturel laissé par la Grande Guerre et surtout après la crise économique mondiale où le bibliothécaire Augustin Pierrot et ses amis pérennisent notre association. Cependant, la nouvelle direction des années 1980 sait parfois créer un échange enrichissant dans ses nouveaux locaux bien équipés entre le large public, les spécialistes philomates (c'est-à-dire des chercheurs amateurs) et les fonctionnaires de la culture bien plus nombreux qu'au début du siècle. Toutefois, ces partenariats informels ne durent pas hormis les liens d’amitiés particuliers, l'effacement pernicieux et lent des particularités philomates s'opère au profit d'une monopolisation du pouvoir culturel. La base s'érode, l'usure de ce pouvoir administratif couplée à l'affaiblissement des sociétés savantes hâte le retrait de ces dirigeants. RETOUR& lt;/a>

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