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Si la
Société Philomatique Vosgienne possède le bail à
perpétuité de la chapelle saint Déodat au lieu-dit du Petit
Saint-Dié, elle le doit à l'obstination de son président
Georges Trimouille. Inlassablement, pour ce petit édifice qui, au début des
années 1970, menace de tomber définitivement en ruine, il intervient dans
la détermination culturelle du lieu et réussit à rassembler
suffisamment de fonds et de bonnes volontés pour entreprendre les travaux de
sauvegarde. Au même
moment, il restaure le petit monument en haut de la ruelle de la Corvée, la
stèle dédiée à Hugo de Spitzemberg, riche seigneur
injustement écharpé à la Révolution.
Georges Trimouille est d’abord un homme de la
technique : ingénieur textile, fils d'industriel en fonderie, il s'est
expatrié deux fois à la recherche d'un emploi : Le Havre de 1932
à 1934 puis Liepvre en 1950. Il a vécu avec sa famille la
période troublée de la seconde guerre mondiale et les cruelles
désillusions économiques de l'après-guerre. Devenu directeur
d’entreprise, il s'est engagé dans de multiples tentatives de redressement
d'usines textiles. Il a participé finalement de 1957 à 1971 à
la direction des dernières belles années de la teinturerie
Blech-et-Trimbach (1)
. Sa patronne Marie-Rose Blech devient présidente de notre
société en 1962 et incite son directeur, discret membre philomate depuis
1938, à y prendre des responsabilités (2)
. Elle finit par lui laisser l’essentiel des tâches exécutives.
Lassée des mesquineries communales, réponses de personnalités
vaniteuses et médiocres au franc-parler et à l’engagement
patrimonial sans faille de l’association, elle l’invite à briguer
sa succession en 1967. L’amoureux de la montagne vosgienne prend conscience de
l’urgence de la défense patrimoniale. Il lutte souvent seul pour que notre
Société, qui compte encore plus de collectionneurs soucieux de haut
standing et de rituels de présence sélectifs, que de vrais chercheurs qui,
parfois acariâtres, ne supportent pas toujours le thème
d’investigation de leurs voisins, ne se désagrège point (3)
. Mieux, il permet un essor remarqué de notre association : il coordonne
discrètement les orientations des commissions les plus actives,
délègue la représentation extérieure et investit son
temps libre de retraité pour réaliser de nouveaux projets communs. Patient
observateur des autres cultures, voyageur épris d’archéologie sur
d’autres continents en particulier l’Amérique, il a compris avec
sa vive intelligence que l'enjeu culturel et la sauvegarde du patrimoine sont à long
terme cruciaux pour que la population passe le cap des mutations technologiques et
économiques en cette fin de siècle. C'est à
l'échelle de la planète que les décisions vont
s'opérer et son questionnement sur le sens de partage et d’ouverture
véritablement démocratique qu'implique toute culture vivante commande son
engagement moral. Sa mort
subite le 8 novembre 1977, jour de réunion de comité, laisse la
Société Philomatique Vosgienne orpheline dans un contexte
critique.
Le maintien de la
qualité muséographique et les succès de
l’archéologie amateur ont toujours attiré des
personnalités exerçant des fonctions institutionnelles au cœur
des sociétés savantes. Elles ont soutenu et parfois animé les
équipes bénévoles. Au milieu des années 1970, la
Bibliothèque municipale de Saint-Dié qui a
bénéficié des legs séculaires et de
l’implication de nos membres les plus actifs est à son apogée. Un
Musée municipal est en construction : il impose une charge qui se
révèle démesurée pour le budget de la petite ville,
rapidement sinistrée par la crise économique, mais le projet astucieux,
à moindre coût au départ, prévoit le rassemblement de
l’héritage des musées philomates. Fort attractive est la
tête d’une société savante, qui a contribué
au fil des générations au développement assidu de
l’une et aux créations successives des sections de l’autre. A la
mort de Georges Trimouille, la porte du pouvoir est ouverte à un clergé de
fonctionnaires culturels. Reproduisant leur strate hiérarchique, ils occupent les
fonctions majeures dans la Société jusqu'au début des
années 1990. La fonctionnarisation de maintes institutions culturelles,
généralisée dès la fin des années
soixante, est arrivée à son terme, laissant aux derniers membres philomates
actifs un rôle de simples chercheurs amateurs, parfois autodidactes ou de
spécialistes bénévoles qu’on consulte au besoin sans
vergogne et nul ne se soucie d’en former d’autres. La
société qui convoie souvent des subventions vers d’autres
activités ou sert de caisse de financement temporaire pour d’autres
associations culturelles en cours de création décline insensiblement en
gardant un prestige de façade. La législation prônant la
professionnalisation de l’archéologie dès 1985 cisaille une
première faille en chassant les amateurs de leur terrain de fouilles, la perte de
crédit des sociétés savantes, fruit d’une attitude
agressive et haineuse vis à vis de l’initiative privée et
bénévole, s’ensuit auprès des autorités
culturelles régionales, enfin le rabaissement par les pouvoirs locaux qui vilipendent
l’érudition inutile et les repères poussiéreux de
vieux barbus collés à leurs livres, s’accroît au cours
des années 1990. Cette avalanche a d’abord chamboulé la direction
monopolisée, devenue vassale du pouvoir municipal par intérêt
(4)
. Privée de subventions conséquentes et sans soutien de
l’autorité, il n’y a plus de maintien en perspective ni
d’avenir à long terme.
Navire rendu
en coque vide à ses membres et à quelques chercheurs au milieu des
années 1990, la Société Philomatique Vosgienne n’a pas
sombré car les dirigeants à l’esprit fonctionnarisé
ont oublié l’adage des communautés montagnardes
« il n’y a de richesse que d’Hommes dignes de foi,
à l’œuvre en paix ». Préserver le
cœur de l’organisation démantibulée, réunir
les membres actifs dans un esprit de collégialité et rassembler les biens
éparpillés, agir dans le respect des valeurs partagées par nos
anciens en laissant à d’autres le rôle de fausse Cassandre ou
d’éternels dirigeants d’une prestigieuse structure bis
figée dans le temps, furent les premières tâches. Ainsi la
vieille Société a pu lentement s’adapter, résister
tout en précisant ses missions. Elle n’a cessé de
voguer en trouvant sa voie entre écueils économiques et
déversoirs d’intérêts hostiles, reconnaissances
lointaines et humiliations locales. Les cercles dirigeants de la France comprennent maintenant
les nuisances à long terme de la politique culturelle et scientifique progressivement
installée après 1984, en observant intelligemment sur les vingt
années écoulées les forts développements de pays
européens dont les investissements parfois moindres ne négligeaient pas le
tissus associatif sain, c’est à dire formé
d’entités indépendantes, appliquées à une
mission et nullement gangrenées par l’intérêt
d’un pouvoir subversif. Oscillant entre trois et quatre-cent membres tout en
restant fortement ancrée sur Saint-Dié et son arrondissement, la
Société Philomatique Vosgienne tend à se déployer ou
à se faire connaître sur l'Alsace et la Lorraine et même
au-delà.
Georges Trimouille, c'est aussi une tête et
un physique remarquables, un homme élancé aux cheveux
blonds et aux traits du visage fins reconnaissable entre mille, parcourant
avec des petits pas vifs si caractéristiques les rues de sa
Saint-Dié natale. Il a été bien avant d'avoir
été un président pressenti et quasiment nommé par sa
digne patronne, un infatigable animateur avec son épouse tout au long des
années 1950 et 1960 d'un foyer ouvert à la culture et
aux échanges les plus sérieux et les plus amicaux en la propre
résidence familiale sise avenue Jacques Augustin.
Le jour de son décès
était aussi le jour prévu d'une élection du
bureau. Georges Trimouille était inquiet ce matin-là
en feuilletant ses nombreux dossiers, il méditait sur les
nécessaires enjeux de la politique culturelle municipale qui, suivant les
conseils du vice-président bibliothécaire Albert
Ronsin, avait - c'était de notoriété publique
- trop lourdement investi dans le complexe
bibliothèque-musée depuis les deux avant-derniers exercices. Tous
ces changements avaient exaspéré de vieilles rivalités
entre les bénévoles assidus et entreprenants et ceux qui
désormais se devaient d'accroître leur
influence de professionnel de la culture en justifiant la confiance de l'investisseur
municipal ébranlé par la crise économique. Le
président encore pour quelques heures en exercice doutait
amusé : "les membres du comité vont-ils me reconduire
à ma charge ?". Il n'a jamais assisté à sa
réélection, emporté par un malaise foudroyant en
début d'après-midi, quelques heures après cette simple
confidence à son épouse.
Georges
Trimouille serait fier d’observer ses philomates plus que jamais
indépendants avec les présidents Damien Parmentier, Pierre Colin et
Jean-Claude Fombaron. Ils ont reconstruit une gestion privée à
participation collégiale rigoureuse et renforcé une solidarité
associative, tout simplement en laissant libre emploi aux membres actifs des outils de
communication modernes à fin de recherche et d’échange. Il est
vrai que nous retrouvons les voies solitaires, les passes difficiles et aussi les solutions qu'a
explorées et mises en œuvre avec application et volonté notre
ancien président Georges Trimouille.
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Références :
(1) RONSIN Albert,
« Georges Trimouille ou la passion de l'histoire mis au service d'une
ville », Bulletin SPV,
Tome LXXXI , 104°année, 1978 ; pp. 160-173. RETOUR&
lt;/a>
(2) Présidente
d'honneur de notre association, Mademoiselle Marie-Rose Blech est
décédée à 97 ans le 26 janvier 1999. Avec sa
sœur Madeleine, elle était l'héritière d'une
lignée industrielle qui possédait la Teinturerie Blech-et-Trimbach sise en
face de l'ancienne entrée des élèves du lycée
Jules-Ferry (rue du troisième Bataillon de Chasseurs à Pied). Cette
ancienne élève de l'école du Louvre fut notre
présidente du 23 octobre 1962 au 6 décembre 1967. Elle passa le flambeau
à son actif bras-droit Georges Trimouille qui était aussi le directeur de
son entreprise textile. Amie des Beaux-Arts et de la Musique, cette petite femme, née
en 1902, élevée dans la foi réformée
succéda à Henri Grandblaise attristé après le
décès de son épouse. Un renouvellement complet du bureau
concluait alors la période des grands philomates collectionneurs (Henri Grandblaise)
ou historiens documentalistes (Georges Baumont). La nouvelle équipe masculine
présidée par une dame philomate rigoureuse et respectueuse du protocole
ouvrit la recherche vers d'autres disciplines et s'engagea dans des actions patrimoniales parmi
lesquelles l'archéologie (Housseras, La Bure...), la protection des sites
inventoriés, la sauvegarde des monuments... Notre présidente
éprise d'art pictural et de dessins s'intéressait aux miniatures de
Jacques Augustin, aux dessins de Gustave Guétant. Pendant son mandat, elle
s'était engagée avec vigueur pour la restauration conforme de l'escalier
de la cathédrale. Référence : notice
nécrologique de la Lettre du Bulletin 19 (Hiver 1998-1999) RETOUR&
lt;/a>
(3) L'investigation de
nombreux domaines spécialisés sans lien de cohérence entre eux
peut entraîner une animosité entre groupes de chercheurs, les relations
entre généalogistes et archéologues, historiens et
ethnolinguistes, biologistes et diaristes littéraires, folkloristes et
géologues ne sont pas a priori conviviales. Henry Bardy, le président
fondateur tenait d’une manière catégorique au rassemblement des
membres autour de l’élaboration du bulletin, ouvrage au contenu accessible
et à l’organisation fréquente d’activités
communes. Il allait jusqu’à proscrire toute commission ou groupe de travail
sur un thème spécialisé. La Société
connaît déjà un éparpillement interne dans les
années 1980 quand, successeur de Georges Trimouille, le conservateur et
bibliothécaire Albert Ronsin multiplie une nébuleuse extérieure
d'associations culturelles en relation avec les institutions (SABM ...). En voulant densifier
l'espace culturel affaibli, il rend caduque l'œuvre unificatrice de
Georges Trimouille et ne peut que constater le déclin de la
société en dépit de subventions
éphémères qu'en gestionnaire avisé il sait
habilement glaner. RETOUR&
lt;/a>
(4) Le contexte n'est
pas le même que celui des années 1925-1930 après le
désarroi culturel laissé par la Grande Guerre et surtout après
la crise économique mondiale où le bibliothécaire Augustin
Pierrot et ses amis pérennisent notre association. Cependant, la nouvelle direction
des années 1980 sait parfois créer un échange enrichissant dans
ses nouveaux locaux bien équipés entre le large public, les
spécialistes philomates (c'est-à-dire des chercheurs amateurs) et les
fonctionnaires de la culture bien plus nombreux qu'au début du siècle.
Toutefois, ces partenariats informels ne durent pas hormis les liens
d’amitiés particuliers, l'effacement pernicieux et lent des
particularités philomates s'opère au profit d'une monopolisation du
pouvoir culturel. La base s'érode, l'usure de ce pouvoir administratif
couplée à l'affaiblissement des sociétés savantes
hâte le retrait de ces dirigeants. RETOUR&
lt;/a>
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